Plus de 139 000 membres, voilà ce que pèse Wanted bons plans, un groupe Facebook dont l’objectif est de « mutualiser les offres et demandes de chacun » comme mentionné dans sa description. Je l’ai rejoint, il y a quelques semaines, happé par cette incomparable concentration d’utilisateurs. Surpris, puis intrigué par les curieuses publications qui s’affichaient dans mon flux d’actualité, j’ai finalement décidé d’en savoir plus et d’en retranscrire ma vision.

Dans un sens, Wanted pourrait être une photographie sans filtres du web 2.0 version 2015. D’abord de part sa logique virale : le groupe a vocation à s’étendre pour que ses publications soient consultées par le plus grand nombre. « Sa force c’est son réseau », de fait, n’importe qui peut demander à s’inscrire ou à être invité par un membre. Ensuite, Wanted regroupe une grande variété de publications : on y passe sans transition de la vente d’objets (comme sur Le Bon Coin) aux conseils pas vraiment médicaux (comme sur Doctissimo) ce qui en fait un point de concentration fidèle à la politique « all inclusive » de Facebook. Le réseau social s’envisage désormais comme un espace qui place ses utilisateurs en captivité, il n’est donc pas surprenant que l’internaute puisse y trouver des contenus qu’il consultait auparavant en liberté.

Au-delà de ces aspects, ce qui m’a interpellé dans le groupe Wanted est plus difficile à expliciter. On y retrouve la tristesse éparse de l’isolement qui se répand parfois sur le web. Le groupe Wanted est aussi, et sans doute malgré lui, un refuge dans lequel on obtient de la bienveillance et de la compassion.

La vie d’Alice sur Wanted

Alice est une contributrice active de Wanted, ce n’est pas tant la recherche de bons plans qui motive ses publications mais plutôt l’attention des wantediens, les membres du groupe. Alice a 23 ans, elle vit seule et n’a pas souvent l’occasion de discuter avec ses amis, sa famille est un petit peu loin mais peu importe, Wanted est là. Lorsqu’elle se pose des questions, elle se dit que les membres du groupe l’aideront. C’était le cas la semaine dernière lorsqu’elle cherchait à réorganiser son salon :

 

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Mardi soir, c’est un tout autre problème qui la turlupine : son poids. A midi au bureau, les filles ne parlaient que de régime sous couvert de Coca Zéro et de salade de quinoa. En rentrant chez elle, après quelques essayages elle finit par se trouver un peu boulotte. A coup sûr, Wanted finira par lui donner LE bon plan minceur :

 

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Alice se moque un peu d’être la « fille à chat » du célibat, ce truc dont on parle avec sarcasme. Elle l’aime bien son chat, sauf qu’il prend de mauvaises habitudes. Ce n’est pas la première fois qu’elle le reprend. Comment faire pour qu’il s’arrête ? Wanted va sans doute l’aider  :

 

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Samedi dernier Alice a marché un peu plus que d’habitude. Sa douleur au pied ne l’a pas lâchée de la semaine. Les wantediens ont été très compréhensifs à son égard en lui donnant plein de conseils pour se soigner sans qu’elle soit obligée d’aller voir son médecin :

 

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Comment faire le tri parmi tous ces conseils ? Le plus liké serait-il le plus pertinent ? Finalement est-ce l’attention portée par tous ces avatars qui vont aider Alice à guérir de son hématome ? Rien n’est moins sûr.

A travers ces exemples, il ne s’agit pas de juger le personnage fictif d’Alice. Si ses publications peuvent parfois faire sourire, elles ne sont pas vraiment drôle. Sans s’en rendre compte, Alice expose sa solitude et une partie de sa vie privée à un espace qui ne s’y prête pas vraiment. Ces interactions comblent vraisemblablement un besoin jusque-là resté sans réponses.  Les 139 000 membres de Wanted ne verront pas tous les publications d’Alice dans leur flux d’actualité, l’Edge Rank, l’algorithme de Facebook fera le tri. Leur nombre sera toutefois important, à minima, une dizaine de milliers de membres qui ne connaissent pas physiquement Alice, verront ses publications. C’est à ce moment là que l’intimité d’Alice ne l’est plus. A sa naissance en 2004, Facebook était un annuaire universitaire, aujourd’hui c’est un annuaire mondial qui voit des millions d’utilisateurs le consulter. Alice a sans doute d’autres requêtes à formuler et d’autres messages à faire passer.

« Entraide, Solidarité et Vivre Ensemble » 

Telles sont les valeurs portées par Wanted. On les retrouve dans les règles érigées par ses administrateurs. Depuis le 13 novembre dernier et les attentats qui ont touché la région parisienne, ces valeurs s’y manifestent :

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Après ces tragiques évènements, certains utilisateurs se servent du groupe pour se rassembler autour d’initiatives solidaires, d’autres y recherchent des contacts afin d’extérioriser. Ils n’ont manifestement pas pu le faire par d’autres moyens et s’en remettent à Wanted :

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A l’image des récentes réflexions sur la scénarisation de l’information, l’internaute devient spectateur de l’actualité. L’accessibilité tout terrain à Facebook (17 des 30 millions d’utilisateurs français sont des mobinautes) lui donne la possibilité de réagir avant de réfléchir et de relayer ainsi le dernier « épisode » de Saint-Denis   :

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La fin du like ?

Sans condamner cette publication qui ne semble pas malintentionnée, elle traduit une (nouvelle) contradiction dans la sémantique du like. Pourquoi liker un contenu qui exprime une telle situation ? D’abord, le like peut traduire une satisfaction primaire à voir les évènements se poursuivre. Inconsciemment, ils ne sont pas réels, cette actualité est donc suivie avec addiction, comme une série dont on publie les derniers extraits. Ensuite, l’assentiment du like en tant que signature approbatrice apparaît comme désuet. Quand le partage et le commentaire sont trop engageants pour l’utilisateur, il se retranche vers un like simplificateur qui constitue l’unique fonctionnalité lui permettant d’émettre, en un clic, une opinion sur une publication. Un constat que les pratiques finissent par intégrer. A l’occasion d’une récente campagne sponsorisée et ciblée sur les mobiles, la Licra a ainsi inversé le sens du like :

 

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Un usage prémonitoire, en phase avec le projet de Facebook de compléter le like par d’autres émotions comme le contentement, la tristesse ou la colère, toutes représentées sous forme d’émoticônes.

Doit-on dire noir ou black ?

A l’inverse des pages fans qui donnent accès à ses administrateurs à des statistiques démographiques précises (répartition des fans en 6 classes d’âges, genre, ville d’origine etc.) les groupes ne présentent pas de statistiques, il n’est donc pas possible d’en établir un panel précis. Pour autant, que ce soit en prise directe avec l’actualité chaude ou de manière moins précipitée, l’opinion de ses membres s’y manifeste fréquemment. L’exemple de cet avis de recherche publié sur Wanted l’illustre :

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La recherche des agresseurs ne mobilise pas les membres du groupe, c’est plutôt le choix des mots qui génère des conversations. Doit-on dire « noir » ou « black » pour désigner une personne de couleur noire ?  Likes à l’appui, c’est « noir » qui récolte le plus de suffrages.

Cette conversation le montre, Wanted ne se contente pas d’être un espace d’exhibition. Il retranscrit aussi les questionnements du vivre ensemble qu’évoquent ses administrateurs. La difficulté à dire ou à écrire le mot noir en est une. (les articles de Kel Lam et Claire Levenson abordent le sujet).

Cet exemple permet de mettre en perspective le militantisme 2.0 de l’internaute français. Notre société se crispe rapidement sur les questions raciales, de fait, elle en revient à se chiffonner sur les mots sans pouvoir réellement expliciter ses opinions. A l’inverse, la société américaine est plus décomplexée à l’idée d’aborder ces questions. Le dernier exemple en date a vu la création du hashtag #BlackOnCampus afin de dénoncer les discriminations raciales à l’université. Sur les 30 derniers jours ce hashtag apparaît dans plus de 105 000 tweets. Naturellement, nos modèles de société diffèrent autant que nos usages numériques. Aux Etats-Unis, la société s’organise plus facilement  en communautés distinctes, là où nous entretenons une représentation indivisible de l’individu. Il est alors plus facile pour les groupes sociaux américains de se rassembler et de parler d’une même voix, celle-ci pouvant prendre la forme d’un hashtag-slogan comme #BlackOnCampus. La part de twittos dans la population n’est pas non plus équivalente : 13% des américains utilisent Twitter alors que 9% de français sont familiers du réseau social de micro-blogging.

Mise en relation

Les publications du groupe Wanted ne se limitent pas à un simple partage de bons plans comme sa dénomination complète le suggère. A l’heure où Facebook va donner la possibilité à ses utilisateurs d’effectuer des recherches sur ses conversations publiques, Wanted en constitue déjà un échantillon. Le groupe Facebook joue également le rôle de plateforme de mise en relation. Le véhicule Wanted donne la possibilité à ses passagers d’emprunter des milliers d’autoroutes pour trouver leur direction. De ce fait, Wanted est l’incarnation du potentiel viral du web social, ses membres ont d’ailleurs permis à certaines personnes touchées par les attentats du 13 novembre dernier de retrouver la trace de personnes qui les ont aidées :

 

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Tant sur son potentiel viral que sur sa propension à révéler les opinions le groupe Wanted est une fidèle représentation de Facebook en 2015. Cette représentation pourrait être complète en intégrant plus franchement les marques qui n’y sont pas vraiment les bienvenues. Elles le seront peut être dans un format nouveau, la communauté étant désormais établie il peut être envisagé de la faire migrer vers un autre espace ou de la  fédérer autour d’un évènement physique.

A travers ma navigation j’ai également pu me rendre compte que certains internautes sont littéralement enfermés dans Facebook et sollicitent ainsi le groupe Wanted et ses membres pour obtenir une information à laquelle ils auraient accès par l’intermédiaire d’un moteur de recherche. Outre l’enfermement dans Facebook, ce comportement montre l’importance de la recommandation sociale et de l’échange « humanisé » Une configuration dont les marques s’inspirent déjà en personnalisant leur community management.

La vie d’Alice* quant à elle rappelle la nécessité de mettre en oeuvre des actions préventives explicitant le rôle des réseaux sociaux, leurs indiscutables atouts ainsi que les limites déclaratives qu’ils comportent.

 

*Personnage fictif construit à partir de publications réelles et anonymes